dimanche 20 juin 2021
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Présidentielle : la réélection contestée de Kaboré, dans un Burkina Faso sous pression djihadiste

Le président sortant a été reconduit, jeudi, à l’issue d’un scrutin qui s’est déroulé dans le calme même si plusieurs milliers d’électeurs n’ont pu se rendre aux urnes en raison de la menace terroriste.

Une victoire sans effusion. Après plus de trois jours d’attente sans véritable suspense, un décompte au compte-gouttes et de nombreux cafouillages, le verdict des urnes est tombé, jeudi 26 novembre. Le président sortant du Burkina Faso, Roch Marc Christian Kaboré, a été réélu, à l’issue d’un scrutin qui s’est déroulé dans le calme mais a été, dans certaines zones, émaillé de difficultés en raison de la menace terroriste et de problèmes logistiques.

Avec 57,87 % des suffrages, selon les résultats provisoires, les partisans de « Roch » peuvent se féliciter d’un « coup KO » – la victoire au premier tour promise, comme en 2015, par le candidat du Mouvement du peuple pour le progrès (MPP), et qui était devenu le slogan d’une campagne morose.

Les Burkinabés ont donc préféré la continuité à une opposition dispersée entre douze adversaires, parmi lesquels figuraient des poids lourds de l’ancien régime. L’homme d’affaires Eddie Komboïgo, qui espérait revenir en force en surfant sur la nostalgie du parti de l’ex-président Blaise Compaoré, déchu à la suite d’une insurrection populaire en 2014, n’a obtenu que 15,48 % des voix. Le chef de file de l’opposition, Zéphirin Diabré, termine troisième avec 12,46 %. Le taux de participation assez faible, environ 50 % (contre 60 % en 2015), soit 2,9 millions de votants pour 5,8 millions d’électeurs, en dit long sur le désarroi qui règne dans ce pays, endeuillé depuis cinq ans par des violences djihadistes qui ont fait plus de 1 600 morts et 1 million de déplacés.

Insécurité

De l’aveu même de son président, la Commission électorale nationale indépendante (CENI) ne « s’imaginait pas »il y a quelques mois, « que cette élection puisse avoir lieu ». A cause de la menace des groupes djihadistes, affiliés à Al-Qaida et à l’organisation Etat islamique (EI), près d’un cinquième du territoire a été classé en zone rouge par la CENI et a été exclu d’office du scrutin. Le 25 août, les députés ont modifié le code électoral pour qu’en cas de « force majeure ou de circonstances exceptionnelles », seuls les résultats des bureaux de vote ouverts soient pris en compte.

Au total, plus de 2 000 bureaux de vote (sur 21 154), principalement dans le nord et l’est du pays, n’ont pas pu ouvrir dimanche à cause de l’insécurité, impactant plus d’un demi-million d’électeurs, selon les chiffres de la commission. Dans la journée, certains centres ont dû fermer leurs portes après avoir brièvement ouvert dans la région de l’Est, à la suite de menaces. « Il y a eu des appels, parfois des hommes armés sont passés pour dire qu’il n’y aurait pas d’élection, des habitants ont préféré aussi rester chez eux, craignant des représailles s’ils se faisaient prendre avec de l’encre sur leur doigt », rapporte un conseiller municipal de Diapaga, dans la province de la Tapoa, où seulement 111 bureaux sur 335 ont pu ouvrir.

Pour la CENI, organiser ce double scrutin – la présidentielle et les législatives –, alors même que les forces de l’ordre burkinabées, mal formées, manquant de moyens humains et matériels, peinent à couvrir l’ensemble du territoire, était un défi de taille. Plus de 45 000 éléments des forces de défense et de sécurité (FDS) étaient mobilisés pour la sécurisation des opérations de vote. Des hélicoptères ont même été affrétés pour transporter le personnel et le matériel électoral jusqu’aux zones à risque.

« Vous savez combien nous avons dû batailler pour trouver des gens pour ouvrir les bureaux de vote dans certains endroits ? Ces élections ont été la croix pour beaucoup d’entre nous », a expliqué le président de la CENI, Newton Ahmed Barry, dimanche soir à la télévision nationale, se félicitant malgré tout que le scrutin puisse se tenir dans 336 communes (sur 351) et sans « perte de vie humaine ». Le 11 novembre, en pleine campagne, 14 militaires avaient été tués dans l’attaque de leur convoi, revendiquée par l’EI, sur la route de Tin-Akoff, dans le nord du pays. Trois jours plus tôt, le chauffeur d’un candidat aux législatives avait été assassiné sur la route de Gorom-Gorom.

« Gestion chaotique » dans l’organisation du scrutin

Jusqu’à la fin, le dépouillement s’est avéré fastidieux. Les opérateurs ont dû reprendre le décompte manuel, qui n’avait pas été réalisé dans certains centres, en plus de la saisie électronique obligatoire, et acheminer les résultats des dernières communes enclavées en zone rouge par les airs. Des nuits blanches de compilation.

Puis l’impatience s’est mêlée d’inquiétude au Burkina Faso. L’opposition, qui croyait ferme à un second tour, a fait monter la pression lundi 23 novembre. Alors que la Commission électorale venait d’égrener les premiers chiffres, donnant le président sortant largement en tête, six candidats ont estimé que ldouble scrutin était « émaillé de fraudes », menaçant de ne pas accepter « des résultats entachés d’irrégularités », dénonçant notamment des « violations du code électoral », la modification « à la dernière minute » de la cartographie des bureaux de vote ou encore le manque de matériels et de personnels. La CENI a dû suspendre dans la foulée ses travaux après le départ des cinq commissaires de l’opposition de la plénière.

Pour éviter la crise, les représentants de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao), de l’Union africaine (UA) et des Nations unies (ONU), présents pour le scrutin, ont immédiatement fait œuvre de diplomatie préventive. Une manifestation prévue par des opposants a été annulée au dernier moment. En coulisses, plusieurs observateurs se sont agacés des « nombreux cafouillages » et d’une « gestion chaotique » dans l’organisation du scrutin. Jeudi 26 novembre, l’opposition a finalement déclaré prendre « acte des résultats provisoires » et se réserver « le droit d’utiliser les voies légales de recours pour traiter les irrégularités », réaffirmant leur volonté de « préserver la paix » au Burkina Faso.

Mais ces dysfonctionnements ont réveillé chez certains la crainte de fraudes, six ans après la chute de l’autocrate Blaise Compaoré. Ils ont aussi frustré ceux qui se félicitaient de l’élection réussie de 2015, la première organisée librement depuis plus de trente ans et qui avait consacré le pays au rang de modèle de démocratie dans une sous-région régulièrement ébranlée par les crises post-électorales.

« Un nouveau départ »

Le président Kaboré devra donc rassembler et convaincre. Après un premier bilan mitigé, les attentes des Burkinabés sont immenses. Le pays est confronté à une crise sécuritaire, humanitaire, économique, sociale, le tout étant amplifié par la pandémie de Covid-19, qui devrait coûter quatre points de croissance (de + 6 % à + 2 %) pour l’année 2020. Près de 2 millions de Burkinabés souffrent de la faim – soit un habitant sur dix – et 40 % de la population vit sous le seuil de pauvreté.

Roch Marc Christian Kaboré assure que ce sera son « dernier » mandat. Dans son entourage, on promet « un nouveau départ » et « qu’il a appris de ses erreurs ». Critiqué pour son manque de réactivité et de fermeté, cet ancien banquier de 63 ans devra remettre sur pied une armée profondément désorganisée et fragilisée depuis la chute de l’ancien régime et reconquérir ces pans de territoire qui échappent encore à l’autorité de l’Etat.

Réforme du système de sécurité, renforcement de la justice, respect des droits humains… M. Kaboré, connu pour sa bonhomie et son habilité dans la recherche de consensus, devra également régler le dossier sensible de la réconciliation nationale et du retour de l’ancien président Blaise Compaoré, réfugié depuis six ans en Côte d’Ivoire. Une question qu’il a promis d’aborder « dès le premier semestre 2021 ». Enfin, et surtout, il s’agira de regagner la confiance d’une partie de la population, profondément échaudée par l’engrenage des violences et qui se sent de plus en plus marginalisée.

« En l’absence de réponse, l’insécurité pourrait s’ajouter aux autres facteurs que sont les difficultés socio-économiques et la corruption pour alimenter des mouvements de protestation », prévient l’ONG International Crisis Group. L’exemple du Mali voisin hante les esprits.

Le monde

Malick Diancoumba

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