jeudi 22 octobre 2020
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LUTTE CONTRE LA CORRUPTION : Pourquoi Clément Dembélé perturbe-t-il tant le sommeil d’IBK ?

N’eut été la mobilisation de ses partisans qui avaient planifié une marche de protestation le jour où il a été libéré, il aurait sans doute subi le même sort que notre confrère Birama Touré qui s’est «évaporé» dans la nature. Leurs crimes sont d’ailleurs identiques : dénonciation de la corruption et de la délinquance financière. Mais, officiellement, il est reproché à Clément Dembélé de «fomenter un coup d’Etat» contre le régime en place. C’est ainsi que, le 9 mai 2020, il a été enlevé en pleine rue, sans que son arrestation ne soit publiquement confirmée par les autorités. Un avertissement pour tous ceux qui sont déterminés à se battre pour une gouvernance transparente et responsable au Mali.

«On m’a accusé de fomenter un coup d’Etat contre le président du Mali» ! C’est la révélation faite par Pr. Clément Dembélé à nos confrères de «lemonde.fr/afrique» par rapport à son arrestation ou plutôt sa séquestration le 09 mai 2020.

Ex-candidat à la présidentielle de 2018, le président de la Plateforme contre la corruption et le chômage a été arbitrairement détenu pendant deux semaines, exactement dans des conditions inhumaines par la DGSE. Et visiblement, l’intention était de le faire disparaître comme notre confrère Birama Touré qui s’est «évaporé» dans la nature il y a quelques années. La preuve est que, face au manque de réactions vigoureuses de la classe politique et de la société civile, la Sécurité d’Etat a feint de ne rien savoir de son arrestation qui pouvait ainsi passer pour un enlèvement par des inconnus. Ce qui est une thèse défendable aussi car le Mali est un devenu le Far West où les services de renseignements ne sont performants que sur les écoutes téléphoniques et la surveillance des réseaux sociaux.

D’ailleurs la méthode utilisée visait à accréditer cette thèse. Le jour de son enlèvement, deux 4 x 4 ont bloqué son véhicule dans le quartier de Banconi à Bamako. Une vingtaine d’hommes cagoulés et armés l’ont sorti de force en le frappant avec la crosse de leurs fusils. «Ils m’ont cagoulé, menotté et jeté dans l’une des 4 x 4. Ils ont aussi pris mes téléphones et mon ordinateur. Je suis resté quatre heures debout dans une pièce», a-t-il témoigné à sa libération.

Ainsi, Clément aurait pu disparaître sans que personne ne sache qui l’a enlevé, qui le détenait pour quel motif… ? Heureusement, comprenant le danger auquel était exposé le président de la Plateforme contre la corruption et le chômage, ses militants se sont mobilisés en interpelant les associations de défense des droits de l’Homme et en alertant la communauté internationale.

Mieux, ils projetaient une grande marche de protestation pour le vendredi 22 mai. Et c’est la veille qu’on a eu enfin des nouvelles rassurantes du jeune professeur. Finalement transféré au Camp I de la gendarmerie, il a été présenté au juge le lendemain avant d’être libéré provisoirement. Avec la tension liée au coup d’Etat électoral de la Cour constitutionnelle, le régime semble avoir compris que la marche projetée par les fans de Clément pouvait être une étincelle périlleuse pour une mèche qui ne demande qu’à être allumée par ses opposants. Le procès de Clément est annoncé pour le 1er juillet prochain.

Fausses accusations pour intimider un activiste qui perturbe le sommeil du président IBK

Appel à la désobéissance civile, atteinte à la sûreté de l’Etat, cybercriminalité et utilisation abusive des réseaux sociaux ! Les faits qui lui sont reprochés auraient été graves si on ne savait pas que cette arrestation et ce futur procès visent juste à le réduire au silence ainsi que tous ceux qui s’agitent pour empêcher les barons du pouvoir de mieux profiter des fortunes colossales détournées aux dépens du Trésor public.

«Un homme nerveux m’a accusé de fomenter un coup d’Etat contre le président Ibrahim Boubacar Kéita. J’ai répondu que le coup d’Etat est contraire à mon éthique. L’homme s’est énervé : Vous n’êtes rien ici. Que vous mourriez ou que vous viviez, on s’en fout complètement. Vous faites chier tout le monde au Mali. Vous quittez la France avec vos diplômes pour venir nous emmerder ici. Retournez en France. A cause de vous, le Vieux [surnom du président IBK] n’arrive même plus à dormir», a confié Clément à nos confrères du «monde/afrique». Il a été ensuite copieusement insulté. Des injures émaillées de «menaces de mort» et de «torture psychologique» !

Détenu au sous-sol, dans une cellule de 8m2 avec une vingtaine de terroristes pendant une quinzaine de jours, il a subi des interrogatoires durant lesquelles «l’on me pose les mêmes questions. On m’accuse de conspiration, de désobéissance civile. J’ai annoncé vouloir lancer un grand mouvement pour questionner la gouvernance du Mali et réfléchir à un système de partage économique fiable».

Un opposant à neutraliser par tous les moyens

A Clément, la DGSE a surtout reproché une vidéo publiée le 8 mai dans laquelle il appellerait les militaires «à désobéir et à renverser le président». Mais c’est tout l’inverse du message véhiculé dans cette vidéo. «Des manifestations ont eu lieu dans tout le pays pour protester contre le couvre-feu imposé par les mesures anti-coronavirus. J’appelle la population à respecter les forces de l’ordre et celles-ci à faire attention aux bavures, alors qu’un vieil homme est mort étouffé dans sa maison par des gaz lacrymogènes et que des jeunes ont été tués par les balles de la police à Kayes et Sikasso».

«C’est seulement après treize jours passés dans une cellule sans fenêtre, avec les mêmes vêtements, sans une douche, un seul bol de riz par jour que, finalement, on me sort pour me mettre à la disposition de la justice. Je suis emmené au camp 1 de la gendarmerie, où je suis pris en charge par le commandant en chef du Service d’investigation judiciaire. Il reprend tout à zéro et fait un procès-verbal. Je subis seize interrogatoires en une journée. Puis le procureur instruit mon dossier avant de me libérer», a-t-il indiqué.

Pourquoi Clément gêne-t-il autant le pouvoir en place ?

Les raisons sont multiples si l’on se réfère aux questions posées par la DGSE, la gendarmerie et la justice. Son arrestation est ainsi sans doute liée à son engagement dans la lutte anticorruption. «J’ai été interrogé sur les enquêtes que j’ai menées dans les quartiers riches de Bamako», a-t-il confié à la presse.

Et d’ajouter, «nous avons recensé des maisons, en vérifiant l’origine des revenus de leurs propriétaires lorsqu’elles appartenaient à des fonctionnaires. Nous préparons une liste de dénonciation pour le procureur anticorruption. Les personnes qui m’ont interrogé voulaient voir les noms sur cette liste. Il a aussi été fait mention à de nombreuses reprises de l’affaire de l’avion présidentiel».

Ce dernier dossier est véritablement un gros caillou dans les chaussures du président IBK car impliquant ses proches et plusieurs ministres. Il s’agit de commissions pour l’achat de l’avion présidentiel et d’équipement militaire pour un total de surfacturation de 29,5 milliards de francs CFA (près de 44,5 millions d’euros).

En dehors de ce dossier, a précisé Clément, «ils m’ont posé beaucoup de questions sur ma relation avec la France. Ils voulaient savoir si la France me soutient dans mes ambitions présidentielles. J’ai passé plus de vingt ans en France, j’y ai fait toutes mes études. J’ai un attachement culturel, humain et intellectuel avec ce pays». Il lui aurait été aussi demandé ce qu’il pense de «l’ingérence de la France dans les affaires du Mali».

Mais, le militant de la lutte contre la corruption ne parle pas en termes d’ingérence. «Soit nous sommes des enfants incapables de gérer nos problèmes, soit nous cherchons un bouc émissaire pour nous cacher de nos faiblesses. D’un côté ou de l’autre, le problème est malien. Les 250 milliards de francs CFA (près de 380 millions d’euros) que l’on vole par la corruption, ce n’est pas la France».

Quid du procès le 1er juillet 2020 !

«Tout ce que je demande, c’est qu’on visionne cette vidéo et que la justice fasse son travail. Si je dois être inculpé sur la base de la vérité, j’accepterais la décision. Mais, je suis sûr que ce que l’on me reproche n’apparaît nulle part dans la vidéo. J’attends que la justice malienne fasse preuve d’équité et qu’elle s’affranchisse de l’exécutif», a-t-il confié.

Le jeune leader n’exclut pas non plus de porter plainte pour «enlèvement et séquestration». Des avocats en France et aux Etats-Unis sont en train de constituer le dossier. Mais, pour Clément Dembélé, «le plus important, c’est de poursuivre la lutte contre la mauvaise gouvernance et la corruption, le mensonge d’Etat et l’insécurité». Loin de se laisser intimider par un régime aux abois, il compte maintenant élargir son combat pour «essayer de donner aux Maliens ce qui leur appartient, le respect de la Constitution et de notre devise : un peuple, un but, une foi. Ma vie n’aura de sens que si je mène ce combat».

Rappelons que, à 45 ans, Clément Dembélé est une figure montante de l’opposition malienne. Professeur des universités, il est aussi président de la Plateforme de la lutte contre la corruption et le chômage au Mali (PCC). En 2018, il a été candidat à l’élection présidentielle. Cette tentative de le réduire au silence prouve, si besoin en était, que la prétendue lutte engagée par IBK contre la corruption ne vise en fait qu’à distraire l’opinion nationale et internationale afin de lui permettre de gouverner dans la tranquillité en continuant à bénéficier de l’aide extérieure.

Si le président était réellement déterminé à combattre la corruption et la délinquance, il n’allait pas non seulement chercher à soustraire les siens (Mamadou Camara, Me, Baber, Ben Barka… cités dans des dossiers de corruption et d’enrichissement illicite) à la justice, mais il allait aussi et surtout traiter Clément en allié et non en ennemi à abattre. Ne serait-ce que pour le remarquable travail d’investigation que sa Plateforme est en train d’abattre pour débusquer les fonctionnaires corrompus et les délinquants financiers.

Mais, la lutte que le président Kéita prône ne vise pas à réprimer, mais à amuser la galerie. Les Maliens savent désormais à quoi s’en tenir : se mobiliser pour soutenir la Plateforme de la lutte contre la corruption et le chômage !

Kader Toé

(Avec lemonde.fr/afrique)

Malick Diancoumba

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