samedi 15 août 2020
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Entre Paris et Alger : un dialogue mémoriel salutaire et fragile

La France et l’Algérie ont lancé chacune de leur côté un travail de réflexion sur la colonisation et la guerre d’Algérie. Cette initiative ouvre un timide espoir de solder ce contentieux qui empoisonne les relations entre les deux pays depuis l’indépendance.

Un dialogue inédit sur la mémoire est en train de s’esquisser entre Paris et Alger. Il faut s’en féliciter tant le contentieux sur la lecture du passé n’avait cessé d’empoisonner la relation entre la France et l’Algérie. Cinquante-huit ans après la fin d’une guerre terrible (1954-1962), source de traumatismes encore vivaces des deux côtés de la Méditerranée, les présidents Emmanuel Macron et Abdelmadjid Tebboune ont, ces derniers jours, exprimé le souhait de relancer les tentatives de règlement de ce litige mémoriel.

La réflexion s’amorce à peine. A Paris, l’historien Benjamin Stora, infatigable archéologue de cette mémoire franco-algérienne, et, à Alger, le directeur des Archives nationales, Abdelmadjid Chikhi, ont été mandatés pour proposer des recommandations. S’il ne s’agit pas d’une mission commune, le lancement de ces deux initiatives parallèles et simultanées est sans précédent. Un accord autour d’une mémoire apaisée, où chacun aura accompli sa part de chemin vers une vérité, par nature protéiforme, est susceptible de rebattre quelques cartes dans la géopolitique méditerranéenne.

Le contexte n’a jamais été aussi favorable. Emmanuel Macron, premier chef d’Etat français né après les accords d’Evian (1962), appartient à une génération qui n’a pas connu la guerre d’Algérie et qui, donc, est susceptible de porter un nouveau regard sur cette période douloureuse. Il est surtout convaincu que « les questions mémorielles sont au cœur de la vie des nations », ainsi qu’il l’a rappelé dans sa lettre de mission adressée à Benjamin Stora.

Aucun de ses prédécesseurs n’avait été aussi loin dans l’usage de certains mots. Lors d’un déplacement à Alger en février 2017, alors en campagne électorale, Emmanuel Macron avait fait sensation en qualifiant la colonisation de « crime contre l’humanité ». D’autres initiatives ont suivi. Il y a eu, en 2018, la reconnaissance de la responsabilité de « militaires français » dans la mort de Maurice Audin, militant du Parti communiste algérien (PCA) disparu en 1957 à Alger. Et plus récemment, le président français a honoré sa promesse de restituer à Alger des crânes de résistants algériens tués en 1849 lors de la conquête du pays et dont les restes avaient été conservés au Musée de l’homme, à Paris.

Déjouer l’adversité

Ces gestes ne sont pas passés inaperçus à Alger. Le président Tebboune y est sensible. Il faut pourtant se garder de tout optimisme irraisonné. Les différents chantiers mémoriels qui s’ouvrent – les demandes algériennes d’« excuses », les disparus de la guerre, la restitution des archives, les contaminations dues aux essais nucléaires au Sahara (1960-1966) – verront, à coup sûr, surgir obstacles et surenchères. En France, M. Macron va devoir affronter l’activisme de groupes mémoriels vindicatifs, notamment ceux issus de la mouvance pro-Algérie française, et d’une droite républicaine proche d’un sarkozysme allergique à toute « repentance ».

De son côté, à Alger, M. Tebboune est sous haute surveillance des « gardiens du temple » d’un appareil politico-militaire en pleine crispation autoritaire contre le Hirak et qui n’a objectivement pas intérêt à se priver d’une rente mémorielle instrumentalisée dans le plus grand cynisme pendant des décennies. Le dialogue amorcé est aussi salutaire que fragile. Pour déjouer l’adversité, il devra être soutenu par les bonnes volontés des deux côtés de la Méditerranée, qui sont prêtes à assumer un passé tumultueux pour construire un avenir apaisé.

Le Monde

Malick Diancoumba

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