mercredi 1 avril 2020
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Entretien avec N’diaye Bah, auteur de La Ronde des Crocodiles: « Dans la Ronde des Crocodiles la petite corruption côtoie allègrement la grande corruption ».

InfoSept : Pouvez-vous nous présenter votre ouvrage? 

Cet ouvrage traite de la corruption, un fléau complexe, multidimensionnel qui étend ses tentacules partout et menace les fondements existentiels de nos jeunes nations. Il sape toute perspective de développement, a un effet corrosif dévastateur aussi bien sur la mentalité des citoyens que sur l’état physique des pays affectés, le fléau tire nos pays vers le bas, les enfonce dans la pauvreté, la précarité, la dépendance et la violence. Il constitue un manque à gagner colossal pour nos économies, ce sont des écoles, des hôpitaux, des infrastructures qui ne sont pas réalisées, le manque à gagner est tout simplement difficile à évaluer, ce sont des milliers de milliards de nos francs qui s’évaporent tous les ans du trésor public laissant les pays concernés complètement exsangues. Malheureusement, ce mal n’est pas propre à un pays, il est général, il n’épargne ni les pays riches , ni les pays pauvres, c’est la maladie du siècle. Il  est l’élément déclencheur de toutes les crises, de toutes les guerres, de tous les trafics illicites. Partout, les foules, vent debout envahissent les rues, crient leur colère, leur indignation, protestent contre l’incurie des cadres et réclament la démission des gouvernants: Irak,Liban,Chili,Haïti Algérie etc

Dans la Ronde des Crocodiles la petite corruption côtoie allègrement la grande corruption.

Le roman commence dans un bar mal famé de la ville et se termine dans une décharge de la ville et au cimetière. Fauché comme un rat d’église, Warablen devient subitement riche comme Crésus. A la faveur de l’accession de son ami à la magistrature suprême, il s’installe royalement au cœur du pouvoir et devient un personnage incontournable dans la gestion des affaires de l’état. Il fait et défait allègrement des carrières, protège la petite pègre et les délinquants en col blanc

Le message est très simple  » Biens mal acquis ne profitent guère », beaucoup de chefs d’état qui ont pillé leurs peuples ont fini dans la poubelle de l’histoire.

Comment expliquez-vous le choix du titre  » La Ronde des Crocodiles »?

Vous savez les écrivains utilisent des paraboles pour illustrer leurs propos, dans notre imaginaire collectif, le crocodile est un animal rapace, âpre au gain habité par un esprit d’accaparement sans limite. C’est un animal traitre, narcissique doublé d’une dose de cynisme et d’hypocrisie. Il attaque toujours sa proie dans le dos et suce son sang jusqu’aux os dans une violence inouïe et, disparaît subrepticement dans son habitacle naturel et digère sa  prise en toute quiétude loin des regards indiscrets, pour illustrer ces propos je vous cite tout simplement ces deux adages bien de chez nous :

« Deux crocodiles ne peuvent cohabiter dans un même bassin »

« Il verse des larmes de crocodile  »

La ronde a une connotation festive, les corrompus agissent toujours en bandes organisées, ils narguent la société par l’exhibition indécente de leurs richesses et de leurs bien mal acquis.

Le crocodile a longue vie, la dent dure, la carapace solide, et ne dort que d’un œil toujours aux aguets, il faut l’usage d’un attirail sophistiqué capable de le traquer et de l’abattre dans ses derniers retranchements.

ce qui signifie que la lutte contre la corruption est une lutte de longue haleine, elle ressemble à une boîte noire dont l’interprétation des données complexes requiert des moyens appropriés surtout à l’heure du numérique, aujourd’hui pour débusquer la planque de l’argent sale et le labyrinthe qu’il emprunte pour son blanchiment. Il faut un vaste cadre de coopération internationale impliquant toutes les polices du monde, car l’enjeu est de taille, la lutte contre le recyclage de l’argent sale provenant des divers trafics: ,drogue cigarettes, médicaments, armes de tous calibres êtres humains requiert des moyens à la hauteur du défi aucun secteur n’est épargné n’est aujourd’hui épargné.

On dit que le voleur a toujours une longueur d’avance sur le gendarme, les différents acteurs de la chaîne de lutte contre la corruption doivent être suffisamment outillés et formés pour mener à bien leur mission de traque des délinquants financiers.

Dans votre ouvrage, vous évoquez différents types de corruptions qui gangrènent notre société, quels sont-ils ?

Effectivement, la corruption touche malheureusement tous les segments de la société, du simple citoyen lambda aux plus hautes sphères de l’administration publique et privée. Tout s’achète tout se négocie et se monnaye en espèces sonnantes et trébuchantes, cela à tous les niveaux.

Celui qui commet une infraction dans la circulation corrompt le policier, celui qui se rend à la mairie pour une pièce civile glisse de passage un billet à la secrétaire.

Un opérateur économique adjudicataire d’un marché arrose les décideurs sur toute la chaîne. La corruption est partout, elle est la grande équation à résoudre elle a introduit des forces des forces centrifuges et des dynamiques négatives dans notre société, à mon humble avis le salut  viendra des institutions solides indépendante singulièrement d’une justice indépendante.

Quelles sont les remèdes que vous préconisez pour éradiquer le fléau ?

La corruption prospère dans le terreau de l’ignorance, de la pauvreté  et du laxisme, il est même un marqueur de réussite sociale, le corrupteur attire toutes sortes de parasites comme une lumière incandescente attire une nuée de lucioles en hivernage ou encore des mouches agglutinées autour d’un pot de miel.

Nous pensons qu’il faut une inversion d’échelles de valeurs, la corruption doit être bannie, son éradication requiert une thérapie de choc.

1° Une gouvernance vertueuse marquée par l’exemplarité des dirigeants dans leur comportement de tous les jours ne dit-on pas que les pintades regardent la nuque de leur dirigeant ?

2°Des Institutions solides indépendantes singulièrement la justice

2°L’émergence d’une conscience citoyenne

3° L’inscription de l’éradication du fléau dans les programmes scolaires

4° Un cadre macroéconomiques assaini, une saine redistribution des richesses, la constitution d’une classe moyenne créatrice d’une valeur ajoutée.

Dans votre livre, nous constatons que l’Islam et les pratiques anciennes se côtoient. Dans notre société, à travers le personnage de Fangatigui, un musulman respecté qui fait des sacrifices aux fétiches pour la protection de son fils rouquin Warablen, alors quel est le message que vous voulez faire passer ?

« Quand l’enfant naît le cercle de famille applaudit à grands cris » disait Victor Hugo

Par contre quand Warablen vit le jour, le domicile de son père Fangatigui fit l’objet de toutes de toutes les curiosités, tous les jours, les marabouts, les féticheurs, les diseurs de bonnes aventures défilaient dans la maisonnée et chacun délivrait son propre remède.

Les plus extrémistes conseillaient à Fangatigui de se débarrasser de ce démon sous peine de s’exposer à tous les malheurs du monde. Les autres prescrivaient une gamme d’ordonnances toutes aussi fantaisistes les unes que les autres. Pour conjurer le mauvais sort et sauver son enfant, Fangantigui veille au pied du grand fétiche sacrifie un poulet et retourne au village pour la prière du Fajr’ dans la mosquée du quartier dont il est un notable. En Afrique, l’islam et les pratiques fétichistes se côtoient et se complètent allègrement, c’est le syncrétisme.

Parlant de la mendicité du couple Gnina Sadia, vous évoquez un sujet pour le moins déplorable dans notre société, la mendicité des adultes.

Dans le contexte d’insécurité que nous vivons, le phénomène de mendicité est très inquiétant, cela découle de l’extrême pauvreté dans laquelle se débat la population, ces enfants ne vont pas à l’école et travaillent dans des conditions extrêmes pour des maîtres inconscients âpres au gain et souvent pédophiles.

L’état doit prendre ce problème à bras le corps au risque que ces enfants aussitôt adultes grossissent les rangs des djihadistes.

Suite à l’arrestation des activistes farouches (sur les réseaux sociaux) contre la corruption, le peuple se déchaîne et fait tomber le régime, alors la révolution populaire peut-elle être un moyen de lutte contre la corruption dans nos sociétés?

Quand j’écrivais ce roman, j’avoue que le phénomène des activistes qui pullulent aujourd’hui dans les réseaux sociaux n’était pas très perceptible, en tout cas ils ne jouaient pas le rôle qu’on les connaît aujourd’hui.

Mais un bon écrivain fin observateur de la société se doit d’anticiper, les réseaux sociaux débarrassés de fake News sont devenus un régulateur social, économique politique et social. Ils contribuent à l’extension de l’espace d’expression et de l’éveil des consciences, vouloir s’opposer à cette lame de fond relève de l’hérésie.

Propos recueillis par Youssouf Sissoko

Malick Diancoumba

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