mercredi 26 juin 2019
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Oustaz Imrane Habiboulaye Cissé : président de la Commission de travail pour la Volonté de Gao (CTV -Gao)

« C’est la survie même des communautés sédentaires qui est en danger actuellement »
Issu de la CMFPR (Coordination des Mouvements et Forces Patriotiques pour la Résistance), Oustaz Imrane Habiboulaye Cissé est le président de la Commission de Travail pour la Volonté de Gao (CTV-Gao). Dans un entretien à bâtons rompus, il est revenu sur les grandes lignes de la ‘’Déclaration de Gao’’ adressée au gouvernement du Mali, par les organisations de la société civile de la région de Gao contre l’injustice dont la population sédentaire est victime dans le cadre du processus de mise en œuvre de l’Accord d’Alger.
Le Sursaut : Récemment les organisations de la société civile de Gao regroupées au sein d’une commission, dont vous êtes le président, ont rédigé un mémorandum intitulé ‘’Déclaration de Gao’’. Comment se porte la commission ?
Oustaz Imrane Habiboulaye Cissé
Notre commission se porte bien, elle est composée de 24 membres issus des organisations et associations de toutes les couches. Les notabilités sont représentées à travers le Cadre de Concertation des Sages de Gao. Y sont également représentés : les syndicats, la jeunesse, à travers le Mouvement de Résistance Civile et le Conseil National de la Jeunesse, de même que les femmes, les leaders religieux, les organisations des Droits de l’Homme. C’est une commission élue par la population de Gao, à l’issue d’une assemblée générale. Elle propose que cette commission soit sa porte parole.
Dans la « Déclaration de Gao » vous rejetez la mise en place des autorités intérimaires. Qu’est-ce qui motive ce refus ?
O.I.H.C : Dans ce processus de mise en place des autorités intérimaires, nous avons relevé une série d’injustices. La première de ces injustices est celle commise contre la population de Gao. En effet, dans les cinq régions du Nord où ces autorités doivent être nommées, nous avons relevé le constat suivant : à Kidal 15 conseillers seront nommés, à Taoudenit 15, à Ménaka 7, à Tombouctou 13. A Gao qui peut être considérée comme la région mère ce sont 11 conseillers qui seront désignés. C’est la première observation que nous avons eu à faire, un état de fait qui constitue une injustice à l’endroit de la région de Gao, la plus peuplée des cinq régions du Nord.
Deuxièmement, nous estimons que la mise en place de ces autorités intérimaires constitue une injustice contre les communautés sédentaires, qui représentent la majorité de la population du Nord. Elles représentent plus de 80 % de toute la population des régions du Nord. Comment comprendre que ces communautés se retrouvent seulement avec 12% des représentants contre 87,3% pour les autres communautés ?. Une autre injustice contre la population de Gao.
Troisièmement, ce qui est regrettable dans la mise en place de ces autorités intérimaires c’est le fait qu’on n’a pas consulté les populations concernées.
Au regard donc de tous ces facteurs, nous avons estimé, nous les sédentaires que c’est notre survie même qui est en danger. On cherche à faire disparaître notre communauté pour que la gestion de la question du Nord soit l’apanage des autres communautés. Or, c’est la communauté sédentaire qui s’est opposée à la division du pays. Nous nous sommes dressés pour dire non à la partition du pays. Comme nous nous sommes opposés à cette partition, le pouvoir en place cherche à nous minorer dans la gestion du Nord. Nous qui, par la démographie, constituons la majorité, l’on veut nous rendre minoritaires parmi les responsables qui vont gérer les cinq régions du nord. Finalement, nous sommes dit qu’il n’y a plus de doute sur les intentions des décideurs à l’encontre des sédentaires. Nous avons organisé des marches et nous avons engagés des actions de protestation contre la mise en place de ces autorités intérimaires ; c’est parce qu’on veut nous marginaliser. Voilà pourquoi la population de Gao dans son ensemble a rejeté les autorités intérimaires, car ça ne l’arrange pas.
Votre grief se ramène à ce que vous considérez comme une injustice contre les sédentaires. Au cas où vous ne seriez pas entendus, que vos revendications restent non satisfaites, ne faut-il pas craindre la création d’un nouveau groupe armé des communautés sédentaires ?
O.I.H.C : Ce n’est pas cela l’enjeu. Aussi bien dans la Plateforme que dans la Coordination des groupes armés, siègent des sédentaires. Au sein de la CMA, les décideurs sont tous des touaregs et des arabes. Il en est de même au sein de la Plateforme. Pour l’instant, il n’y a qu’un seul mouvement des sédentaires. Finalement on constate que si l’on fait le partage entre les communautés, la communauté sédentaire n’a qu’une part minoritaire, alors que sur le terrain la population sédentaire est majoritaire. Cela n’a jamais été pris en compte. Nous, les sédentaires qui sont aux bords du fleuve, nous n’allons jamais dire qu’on va nommer des sédentaires comme responsables à Kidal, Ménaka ou Taoudenit, car ces régions sont des régions à majorité nomades. Mais dans les zones à majorité sédentaires comme Tombouctou ou Gao, nous estimons que les droits des populations sédentaires soient reconnus quand il est question de la gestion des affaires locales, comme cela fut le cas sous nos grands parents. Par le passé, les zones nomades étaient gérées par les Touaregs et Arabes et les zones riveraines du fleuve par les sédentaires. C’est cet équilibre qu’on veut rompre en faisant de sorte que les sédentaires, majoritaires à Tombouctou et à Gao soient gérés par des Touaregs et Arabes, ce qui ne fut jamais le cas. Nous constatons que c’est un complot monté contre nous par l’Occident en complicité avec le gouvernement du Mali. Sinon, si on nous laisse décider de cette affaire entre nous, nous nous connaissons suffisamment et chacun sait qui doit gérer quelle zone.
C’est connu, de l’indépendance à ce jour, nous sédentaires n’avons jamais voulu de la division de ce pays. Comme nous ne l’avons pas voulu, on ne peut nous écarter de la gestion de nos affaires locales. Tout se passe comme si ils les Touaregs bénéficient d’un soutien occulte, qu’ils doivent gérer le Nord, bien qu’ils y soient minoritaires.
Dans votre déclaration, vous affirmez que la population de Gao n’acceptera plus que deux ou trois personnes siégeant à Bamako décident de son devenir. Pouvez-vous avoir des propos plus explicites sur ce sujet ?
O.I.H.C : Effectivement, ce que nous déplorons est que deux ou trois de nos cadres sédentaires nous aient placés dans cette situation injuste ; deux ou trois de nos cadres qui sont à Bamako et prétendent parler au nom de Gao, prennent des décisions en nos noms alors que ces décisions ne nous arrangent pas. Nous avons finalement protesté pour dire que nous ne pouvons pas plus accepter cet état de fait. Vous savez pendant l’occupation, ce n’est pas Bamako qui a décidé pour Gao. C’est la population de Gao qui a pris ses responsabilités pour résister à la division de ce pays, à l’application de la Charia par les islamistes. Nos sages, nos jeunes sont restés pour s’occuper de notre école, de nos marchés, de notre hôpital, de notre énergie. Maintenant nous avons compris que certains de nos cadres qui sont dans des postes ministériels à Bamako, nous ont vendus. Ils ne nous consultent pas et décident pour Gao en l’absence des populations de Gao. Nous refusons avec fermeté que deux ou trois ressortissants de Gao, résidant à Bamako, qui, par conséquent, ne connaissent même pas les réalités de Gao décident de notre avenir. Nous exigeons que les décisions nous concernant tiennent compte de nos réalités ; que ceux qui doivent décider en notre nom soient désignés ici, parmi les jeunes, les femmes, les sages et les cadres qui sont sur place ici à Gao ; qui connaissent les réalités du terrain, les souffrances de la région et sont aptes à porter haut nos doléances. Nous voulons que nous soyons consultés, c’est tout.
Le CSA vient de reporter la date de la mise en place des autorités intérimaires, c’est dire que votre protestation commence à recevoir un écho favorable. Dans ce contexte, seriez prêts à accepter la nouvelle date qui sera proposée pour le début du processus ?
O.I.H.C : Accepter une nouvelle date pour la mise en place des autorités intérimaires ? Ici, nous avons déjà rejeté cette éventualité. Notre position ne souffre d’aucune ambiguïté : nous souhaitons être autour d’une même table avec le gouvernement et les représentants des groupes signataires de l’Accord pour décider de la gestion de Gao. D’ailleurs c’est qu’il faut pour toutes les régions du Nord. Vous savez, nous ne sommes pas les seuls à avoir manifester pour exprimer notre refus ; Tombouctou a manifesté pour rejeter la mise en place des autorités intérimaires, tout comme Ménaka.
En ce qui nous concerne, nous souhaitons que les signataires, le gouvernement reviennent sur le terrain, que nous discutions, que nous ouvrions les négociations sur le sujet. L’accord ne stipule pas qu’il faut négocier avec les mouvements seulement. Il s’agit d’une question relative à un période intérimaire pour la gestion de certaines de nos localités. Cela doit être consensuel, mais malheureusement cela n’est pas encore le cas. Nous voulons que l’Etat revienne sur une décision unilatérale, que nous nous retrouvions pour dialoguer sur tous les points de l’Accord afin de les exécuter ensemble. Mais des gens vont siéger là-bas, à Bamako, des mouvements, par ce qu’ils ont pris des armes, sont consultés, et nous qui n’avons pas pris d’armes, on estime que nous n’avons pas de mot à dire. Cela est une façon de pousser les gens à prendre des armes pour être écoutés. Nous ne souhaitons pas cela, c’est pourquoi nous avons dit qu’il faut une négociation. Nous allons nous s’entendre sur décision pour l’appliquer ensemble. Nous n’admettrons pas que des gens qui ont pris des armes contre nous viennent nous gérer. C’est à nous de décider de notre sort.
Il nous a été dit que les représentants pour les autorités intérimaires seront désignés par la société civile, qu’elle doit choisir des gens auxquels elle a confiance, mais pas des gens qui ont pris des armes contre la population. Décider que l’on partage les charges de responsabilité avec ces derniers, c’est inciter les gens à prendre des armes contre l’Etat pour jouir de ses droits. Et cela n’est pas bon, c’est une mauvaise façon de procéder.
Bref, nous accepterons que l’on vienne discuter avec nous afin de déterminer qui doit nous gérer durant la période intérimaire. A part cela, même s’ils proposent une autre date, nous n’accepterons pas.
Dans la Déclaration, pourquoi avez-vous proposé la création de nouvelles régions, de nouveaux cercles et de nouvelles communes à partir des localités de la région de Gao ?
O.I.H.C : nous avons revendiqué la création de ces régions, cercles et communes, par ce que nous avons constaté qu’au lieu de créer des régions dans les zones nomades, où il n’ y a même pas de ressources humaines, de l’eau et d’autres conditions, il fallait d’abord commencer par les zones sédentaires qui ne sont pas développées. Donc pour pouvoir les développer, on a parlé de la régionalisation, ou beaucoup de pouvoirs seront transférés aux régions et autres collectivités territoriales. Pour preuve, Bamba que nous avons proposé, est une zone enclavée et éloignée de Gao. Beaucoup de choses se passent à Bamba, sans que Gao ne soit au courant, vice versa. Les populations de ce cercle sont confrontées à des difficultés pour régler leurs affaires courantes à Gao, leur chef lieu de région. Il faut qu’on rapproche l’administration des populations. Bamba peut bien être une région, car il dispose de ressources humaines, de l’eau, de l’espace, quand il sera une région, il amorcera plus rapidement son développement. Quant à Bourem et Asongo, cela fait un bon moment, des années que leurs populations demandent leur érection en région. Mais comme ce sont des sédentaires, on ne les écoute même pas. Le même constat est valable pour toutes les autres localités. C’est pourquoi, nous avons dit que ces questions doivent être des préoccupations pour l’ensemble de la région. Et nous avons dit que tant que nous n’aurons pas la création de ces régions nous n’accepterons aucune application de l’Accord issu du processus d’Alger. Il faut qu’on ait ces régions pour avoir la conscience tranquille, pour qu’au moins au puisse trouver beaucoup de cadres pour le développement de ces zones. Dans ce contexte, il y aura équité entre les zones nomades et zones sédentaires. Tout récemment on vient de créer deux régions au profit des nomades (Menaka et Taoudenit), et juste avant la mise en place des autorités intérimaires on sort une décision pour opérationnaliser ces régions. Alors que ce qu’il faut rappeler, ce sont toutes les trois régions (Gao Tombouctou et Kidal) qui sont parties à Alger pour négocier l’Accord. Mais après la signature de l’Accord, on a rapidement procédé à la création de deux régions au profit de Kidal, c’est-à-dire au profit des nomades. Cela ne fait que rendre minoritaires les sédentaires dans les instances de décision car ils qui disposent de peu de régions et peu de cercles. Pour qu’il y’ ait justice entre les communautés du Nord, nous réclamons la création de ces région, par souci de parité en termes de représentativité. Car il fne faut pas l’ignorer, il y aura le débat sur le contenu à donner à la dénomination « Azawad ». Nous qui n’ont pas assez de représentants au sein des organes décisionnels, n’aurons jamais gain de cause. Par défaut d’égalité nous ne pourrons pas empêcher après les débats que l’Azawad s’installe. Alors que nous sédentaires, préférons mourir que d’accepter d’être appelés habitants de l’Azawad.
Entretien réalisé par Moustapha Diawara le sursaut | LECOMBAT.FR

Djibril Coulibaly

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