mardi 25 février 2020
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L’économiste Dr Sékou Diakité: « À quoi bon de changer le CFA en ÉCO si nous restons toujours dans la servitude ? »

Le chemin vers la  souveraineté monétaire des pays de l’UEMOA n’est pas l’ECO tant que la France reste garante. C’est en résumé ce que détaille dans cette interview dont le Coordinateur du Master en Économie Appliquée au Développement (MEAD) à l’université des sciences sociales et de gestion, Dr Sékou Diakité a accordé à votre quotidien LE COMBAT hier lundi 06 janvier 2020.Selon lui, aucune souveraineté monétaire ne peut être acquise tant que les pays ne soient, eux-mêmes, en mesure de garantir leur monnaie.

 

Le Combat : Les pays de l’union économique et monétaire de l’Afrique de l’ouest s’aventurent, en 2020, dans l’utilisation d’une monnaie commune nommée ECO. Le chef de l’instance sous régionale, le Président ivoirien, Alassane Ouattara l’a officialisé à l’occasion d’une visite de son homologue français, Emmanuel Macron en Côte d’Ivoire le 22 décembre dernier. Quand pensez-vous de cette  nouvelle monnaie ? 

Dr Sékou Diakité: Je vous remercie, encore une fois de plus, de m’avoir donné l’occasion de livrer mon point de vue à vos lecteurs sur l’actualité dominante.

Je commence mes propos en souhaitant, en ce début de la nouvelle année 2020, à toutes et à tous mes vœux les plus sincères pour un Mali en paix, un Mali sécurisé, un Mali uni et un Mali digne cherchant à relever les nombreux défis afin d’amorcer le développement tant espéré.

La nouvelle monnaie commune – ECO a été officiellement annoncée pour 2020 par Alassane OUATTARA, le Président en exercice de l’UEMOA. Initialement prévue pour être la monnaie commune de la Communauté Economique Des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), l’ECO annoncée a sa propre histoire qui mérite d’être rappelée pour que le citoyen lambda puisse s’attendre à un éventuel énième report ou à un forcing de sa mise en circulation par nos autorités servant la France.

Pour rappel, en Afrique de l’Ouest, il y a seize (16) pays et deux (2) zones monétaires: UMOA (Union monétaire ouest-africaine) utilisant le franc de la communauté financière en Afrique (FCFA) – regroupant les huit (8) pays de l’UEMOA et Zone monétaire ouest-africaine (ZMOA) devant utiliser l’ÉCO – regroupant les sept (7) pays qui ont leur propre monnaie et la Mauritanie. Ces deux (2) zones monétaires constituent les quinze (15) pays membres de la Communauté économique des états de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO, créée en 1975).

Les pays de la ZMOA – Gambie, Ghana, Guinée-Conakry, Nigeria, Sierra Leone, Libéria (après) et Cap-Vert (ensuite) ont adopté l’ÉCO comme leur monnaie commune à mettre en vigueur en 2000, puis 2003, 2005, 2009, 2014. Toutes les tentatives ont été vaines pour la mise en circulation de l’ECO dans la ZMOA, car les différents pays membres ne sont pas parvenus à atteindre les critères de convergence fixés. L’objectif visait à utiliser l’ECO dans cette zone parallèlement au FCFA dans l’UMOA afin d’avoir une monnaie commune unique pour les deux (2) – ECO dans l’espace CEDEAO en 2020.

Cet ÉCO qui devait, d’abord, être utilisé par les pays membres de la ZMOA pour, ensuite, être utilisé par l’ensemble des quinze (15) pays de la CEDEAO pour l’horizon 2020 est annoncé pour remplacer le CFA que les pays membres de l’UMOA utilisent à travers les accords de coopération monétaire (depuis 1945) contraignants.

L’ÉCO va arriver en parité avec le CFA (1 FCFA = 1 ÉCO), donc fort comme le CFA qui est arrimé à l’Euro (1€ = 655,957 FCFA = 655,957 ÉCO). L’ECO, comme le CFA, sera garanti par le trésor public français. La parité fixe, l’arrimage à l’Euro et la garantie par le Trésor public français constituent les vrais problèmes qui seront largement débattus avant la mise en circulation de la nouvelle monnaie unique dans l’espace CEDEAO. Donc, comme annoncée, la nouvelle monnaie remplacera, sur fond de désaccords, un CFA mal aimé et décrié.

 

Cette nouvelle aventure monétaire pourrait-elle permettre aux pays concernés d’avoir leur souveraineté  monétaire ?    

                                                        

Aucune souveraineté monétaire ne peut être acquise tant que les pays ne soient, eux-mêmes, en mesure de garantir leur monnaie.

 

Certains observateurs restent sceptiques tant que la France reste garante de cette monnaie. Selon eux, la France s’est juste débarrassée des atouts polémiques du CFA en le rebâtissant ECO ?

 

Tout laisse à croire qu’on va juste changer de nom du CFA à ÉCO, car il s’agit ni plus, ni moins des réformes des accords de coopération monétaire et financière entre la France et ses anciennes colonies de la zone franc de l’Afrique de l’Ouest (l’Afrique Centrale et Les Iles Comores ne sont pas concernées). La France retire ses représentants du conseil d’administration de la BCEAO, du comité de politique économique et de la commission de l’UEMOA. Elle ferme les comptes d’opérations au Trésor public français qui exigeait le dépôt de 50% des réserves en devises des pays de la zone. Donc, c’est le CFA reformé toujours sous l’emprise de la France avec le principe de la garantie maintenue sans préciser les conditions de la contrepartie, le principe de la parité fixe avec l’arrimage à l’Euro. À quoi bon de changer CFA en ÉCO si nous restons toujours dans la servitude ?

 

L’absence de certains pays à performances économiques évoluées notamment  le Nigéria et le Ghana  serait un facteur restrictif à cette nouvelle monnaie. Quelle est votre position ? 

 

Le Nigéria et le Ghana constituent deux (2) grandes puissances économiques dans la CEDEAO et leur absence peut être très handicapante pour la mise en application de l’ECO. Mais dans une union monétaire, il y a des critères de convergence que chaque pays membre se doit de tenir et de respecter. Actuellement, le Ghana remplit mieux ces critères que le Nigéria bien qu’étant la 1repuissance économique de la CEDEAO. Donc il serait mieux de voir parmi les pays de la ZMOA ceux qui seraient proches des critères de convergence déjà atteints par les pays de l’UMOA pour lancer l’ÉCO.

 

Dans les hameaux, les villages et les villes, la pauvreté et la cherté de la vie deviennent les parents pauvres des citoyens de tous les pays utilisateurs du CFA. Quel pourrait être le changement que cette nouvelle monnaie fera en termes de stabilité économique ?

 

Les problèmes dans les pays utilisateurs du CFA ne sont pas que monétaires, mais aussi, et surtout de mauvaise gouvernance. À court terme je ne vois pas de changement que cette nouvelle monnaie pourra faire en termes de stabilité économique. Nous assistons juste à un changement de nom entre les deux (2) monnaies et nous cherchons, avec le CFA, à maintenir stable le taux d’inflation au lieu de lutter contre le chômage, ou de lutter pour l’accroissement de la production. Quand nous allons accroitre la production, nous allons, nécessairement, absorber le chômage et du cout les revenus de la population vont augmenter, leurs consommations aussi ; donc l’économie dans son ensemble va croitre, accompagner du bien-être de la population.

 

Le cas de notre pays, le Mali, dont les performances économiques ont été récemment saluées par la banque mondiale, mais l’acquisition des trois repas quotidiens relève du parcours du combattant et cela est dû au niveau élevé de la corruption selon beaucoup de citoyens. Quelle lecture faites-vous de cette situation ? 

 

Malgré qu’il soit difficile pour avoir trois (3) repas quotidiens, les performances économiques du Mali sont bien appréciées par la Banque mondiale. C’est déjà un problème pour le citoyen lambda de voir une croissance économique maintenue à plus de 5% et ne pas sentir les effets de cette croissance pour son bien- être. Tant que nos gouvernants ne vont pas investir les retombées de la croissance dans les infrastructures afin d’accroitre la production, le citoyen ne verra pas sa situation s’améliorer. Or il se trouve que la mauvaise gouvernance est une pratique bien ancrée dans les mœurs de nos dirigeants. Imaginez un peu qu’avec tout ce qu’on a comme problèmes (corruption, népotisme, impunité, etc.) nous parvenons à atteindre, de façon soutenue, une croissance économique de plus de 5%, quel % pourrions-nous atteindre dans la bonne gouvernance ?

 

Pour lutter contre ce phénomène, quelle directive donnerez-vous à l’exécutif actuel qui semble se faire une certaine notoriété avec l’arrestation de certains « intouchables », dont le Maire du district Adama Sangaré et l’ancien Président de l’APCAM, Bakary Togola ?  

 

Dans une République sérieuse, il n’y a pas d’intouchable. Le Maire du District – Adama SANGARE n’est pas à sa 1redétention et le Président de l’APCAM (au moment des faits) – Bakari TOGOLA a été victime de sa naïveté, car il parlait sans réserve. Les vrais « intouchables » demeurent et ne sont pas inquiets.

Pour la lutte contre la corruption, je pense qu’on doit se dire que tant que l’exécutif actuel ne comprendra pas qu’il faut s’attaquer au système qui a favorisé cette corruption à toutes les couches socioprofessionnelles, son combat serait voué à l’échec. S’il faut envoyer seulement les corrompus en prison, et les corrupteurs ? Peut-on (ou doit-on) les envoyer tous en prison ? Si c’est le cas, qui n’ira pas en prison parmi ceux-là qui ont eu un pouvoir de décision au sommet ? Je pense qu’il faut gérer cette lutte avec beaucoup d’intelligence. Je propose que l’on mette un frein à la grande corruption en mettant des gardes fous tout en sanctionnant directement les fautifs à partir de maintenant. Pour des faits de corruption antérieurs, il faudra récupérer tout ce qui peut l’être comme biens des fautifs reconnus pour ensuite les investir (infrastructures sanitaires, éducatives, routières, sécuritaires, etc.) dans les localités d’origine. Par exemple, tous les détourneurs de fonds reconnus de Sikasso verront leurs biens transformés en liquidité investis dans la région. L’avantage sera que la manne financière permettra de financer les infrastructures de développement des différentes localités sans que l’État ne le fasse et les citoyens verront l’impact direct de la lutte.

 

Votre dernier mot…

 

J’exhorte nos gouvernants, pour la nouvelle monnaie, à intensifier les négociations avec la France qui a cédé sur un certain nombre de points, mais qui pourra céder sur les autres (garantie surtout). Il faudra, également, lancer d’énormes débats avec les techniciens sur la flexibilité de l’ECO et son arrimage à un panel de devises. J’ai la conviction qu’une monnaie forte n’arrange pas des économies de consommation qui sont les nôtres.Nous devons redoubler d’efforts pour que le maximum de pays puisse atteindre les critères de convergence afin de lancer, en fin notre monnaie unique – ÉCO.

Je lance à nos dirigeants pour qu’ils se ressaisissent en se rappelant des soixante années passées de nos indépendances. Quels sont leurs mérites comparés à ceux de leurs prédécesseurs ? Malgré toutes les souffrances endurées et vécues, la jeunesse a pris conscience et se bat sur tous les fronts pour un avenir meilleur, digne et sans aucune complaisance. Elle ne peut gagner ce combat que si nos gouvernants reviennent vers le Patriotisme qui les manque. Que nos gouvernants se rappellent de Jules-Paul Tardivel qui disait: « Le vrai patriote s’inquiète, non du poste qu’il doit occuper dans la patrie, mais du rang que la patrie doit atteindre parmi les nations.»

Propos recueillis par Seydou Konaté LE COMBAT

Djibril Coulibaly

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