dimanche 3 juillet 2022
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Tribune libre de Kofi Yamgnane : Pour trouver la paix au Mali, quelle stratégie?

Les causes profondes de l’instabilité du Mali sont historiques. Depuis que je sais lire et écrire, j’ai toujours entendu dire que les Touaregs éparpillés entre le sud algérien, la Mauritanie, le Tchad, la Libye, le Mali et le Niger souhaitent disposer d’un territoire pour se gérer eux-mêmes tout seuls.

Le colonisateur dont la stratégie était de «diviser pour régner», n’a jamais répondu à cette demande. Au nom du sacro-saint principe de «l’intangibilité des frontières», l’avènement des indépendances, n’a pas permis non plus de donner satisfaction à cette population. Surfant sur ce réel et profond sentiment d’injustice et profitant de la faiblesse de la gouvernance malienne, ayant su créer la jonction entre la rébellion touareg, les intégristes musulmans de BOKO-HARAM du nord Nigeria et les extrémistes MUJAO de la bande sud sahélienne, AQMI a lancé la conquête du Mali dans le but d’en faire le premier État islamique du monde en Afrique.
Affolé par la violence des attaques des «fous de Dieu», victime de la désertion de sa propre armée et donc incapable d’assurer la sécurité de ses propres citoyens, le gouvernement malien se tourne vers la France pour lui demander secours et protection.
Le casting gouvernemental en France à cette date-là n’était pas fameux: un va-t-en-guerre à la Défense et un ministre aux relations louches au Quai d’Orsay ! Alors la France est projetée sur le théâtre malien sans avoir pris le temps de réfléchir à une solution de sortie de crise. Total, nous en sommes aujourd’hui à un effectif militaire de 4.000 hommes, pour contrôler une zone s’étendant sur plus de 4 millions de km² (Mauritanie, Mali, Tchad, Niger, Burkina Faso) pour plus de 7.400 Km de frontières pour le seul Mali, et pour courir derrière un ennemi «invisible» et très mobile, y compris dans le sud de la Libye et de l’Algérie, sa base arrière!
Barkhane, c’est des milliers de morts et des dizaines de milliers de blessés africains, 19 soldats français sacrifiés et combien de blessés; Barkhane, c’est aussi 700 millions d’euros soutirés chaque année au contribuable français… dans quel but, pour quelle efficacité et pour encore combien de temps?
1- Les limites de la force militaire
L’évolution de ces événements devrait nous enseigner que la seule force des armes, aussi sophistiquées et aussi performantes qu’elles soient, n’est pas la solution. Aujourd’hui, on peut appeler à la rescousse les armées africaines, celles de l’ONU et même celles de l’OTAN et même en créer une toute neuve, je ne suis pas persuadé d’une victoire nette, totale et définitive.
En tous cas, la France devrait éviter, à l’avenir, de se retrouver seule, face à ce genre de situation et au contraire, elle devrait chercher désormais -à tout le moins- à intéresser davantage l’ensemble de ses partenaires européens.
Ainsi, le point d’honneur habituellement mis par la France à assurer seule les opérations de protection et d’évacuation de ressortissants français et étrangers lors des crises, déresponsabilise totalement ses partenaires et justifie au passage la survivance – sans équivalent – de bases militaires françaises sur le continent africain. Ce type d’opérations, tout comme les missions ponctuelles de rétablissement de la paix en appui à l’ONU, devraient être menées par les groupements tactiques européens (EU battlegroups) créés en 2007 à cette fin dans le cadre de l’UE.
2- Les tensions politiques
En réalité, le Mali connaît d’importantes tensions politiques qui opposent pêle-mêle ses très nombreux partis politiques, les urbains aux ruraux, les ethnies entre elles, les militaires aux civils, les régions les unes aux autres…le tout couronné par une longue série ininterrompue de scrutins volés et par une réelle incurie des pouvoirs successifs, hormis le Président Alpha Konaré il y a déjà quelques années!
La «realpolitik» devrait dicter à la France de ne plus soutenir des régimes incapables de justice, mais d’aider les peuples, en soutenant partout l’impératif démocratique: liberté, paix, développement, alternance, pluralisme… Dans le cas contraire, la seule alternative restant aux peuples africains n’est autre que la révolution violente dans laquelle la France aurait tout à perdre: l’exemple du Rwanda qui a tourné le dos à la France est là pour nous le démontrer…
3- Les tensions économiques
En moyenne, un Malien vit (survit!) avec moins de 1€ par jour. L’aide civile française au développement du Mali stagne à 400 millions d’euros répartis sur plusieurs années alors que, nous l’avons vu, la seule force Barkhane coûte 700 millions d’euros par an ! Il est temps pour la France de donner des signes visibles à la fois pour la stabilité, mais aussi pour le développement et pour le raffermissement de la démocratie en Afrique en général, au Mali en particulier. Elle doit aussi se donner comme objectif d’encourager partout la recherche de solutions pacifiques négociées plutôt que de fournir des hommes et des armes. En effet, les peuples africains aspirent au développement et ont pris conscience que ce développement passe par la paix et la démocratie politique.
4- Les tensions sociales
Il faut avoir vu Bamako et ses marchés; il faut avoir été reçu chez l’élite malienne au bord du fleuve ; il faut avoir connu la campagne profonde, ses agriculteurs, ses pêcheurs, ses éleveurs… pour comprendre que le sous-développement est à plusieurs vitesses ici. Pendant que les élites se gobergent au caviar et au champagne, la masse des petits commerçants, artisans, paysans, éleveurs…les femmes, les enfants n’ont pas de quoi manger convenablement, se soigner, fréquenter l’école. Une somme d’injustices qui est une véritable bombe à retardement. C’est ce cocktail qui fait la société malienne et qui donc en justifie les vives tensions sociales.
Les premières victimes d’une telle société sont la jeunesse malienne: 45% de Maliens n’ont pas 15 ans. Tous ces jeunes partagent eux aussi avec la jeunesse française, l’aspiration à la démocratie, à la liberté et au respect de leurs droits élémentaires. On y trouve l’exaspération face à l’injustice sociale et les inégalités, les manquements à l’indépendance de la justice, et la colère face à la confiscation du pouvoir par un clan ainsi qu’à des joutes électorales inutiles car jouées d’avance.
5- Le risque de l’enlisement
Pour soutenir l’effort d’une guerre qu’elle a volontairement engagée dans un pays étranger, la France a multiplié les bases militaires françaises dans le Sahel, dAtar en Mauritanie à FayaLargeau et Zouar au Tchad, en passant par Tessalit et Gao au Mali. Et il n’est pas exclu que plusieurs autres postes soient créés plus au nord, en bordure des frontières libyennes. «Il faut des capacités à faire bouger rapidement nos pions», a déclaré un diplomate. En langage moins diplomatique, ça se dit : «La France doit rester le gendarme de l’Afrique».
Les contingents français sont alors appelés à être intégrés dans des unités nationales et appuyés par les bases existantes dans les capitales et grandes villes dans les anciennes AOF et AEF, de Dakar à Libreville, en passant par Abidjan, Ouagadougou, Niamey, N’Djamena, Yaoundé.
Cette présence française renforcée, diamétralement opposée à ce que nous avions dit pendant la campagne de 2012, veut-elle signifier que notre armée deviendrait une armée d’occupation? Jusqu’à quand doit-elle rester sur place? Si la réponse est celle donnée depuis Gao par le Président de la République, « …jusqu’à l’élimination complète des terroristes… », je crains fort que nous n’ayons alors pas d’autre solution que d’occuper définitivement le Mali! Mais dans quelle intention et pour quel objectif?
La France veut-t-elle, à la suite du discours de La Baule de François Mitterrand en 1990, pousser à la démocratisation de ces régimes ou bien veut-t-elle, pour protéger ses intérêts, se contenter d’une recherche d’une stabilité et d’un calme bien précaires!
6- Pour l’unité du Mali dans une paix durable : quelles solutions?
Que doit et que peut faire la France appelée au secours par l’ensemble des protagonistes?
Le premier levier est d’aider le Mali à s’engager enfin et résolument sur la voie du développement par 4 grands axes :
6-1 La réforme de la Politique agricole commune:
Revoir les subventions aux exportations des denrées alimentaires de façon à ne pas tuer les agricultures africaines par des accords bilatéraux ;
Organiser les transferts de technologies dans le domaine agricole, par exemple.
6-2 La formation supérieure:
Organiser de façon contractuelle la formation universitaire et technologique: ne serait-il pas normal que les étudiants maliens formés en France s’engagent à servir dans leur pays pendant quelques années comme c’est le cas pour les jeunes français qui passent les concours de la fonction publique française?
6-3 La coopération décentralisée:
Organiser le «partage du pouvoir» par une vraie décentralisation: une demande souvent entendue au Mali: les collectivités locales ne sont pas préparées à la mise en place de budgets et de recettes fiscales locales. Les communes françaises ne pourraient-elles pas y contribuer?
6-4 Le sport:
Combien de jeunes sportifs évoluent-ils en Europe et en France? Pour mettre fin au scandale de ces jeunes africains déracinés et « jetés  » lorsqu’ils ne font pas l’affaire, ne peut-on pas obtenir des instances du foot par exemple de contribuer à mettre en place des centres de formation au Mali même ?
Le deuxième levier est le levier politique et organisationnel
D’abord, s’engager à renégocier les accords de coopération militaire avec les États africains et à supprimer les bases militaires françaises. Le sacro-saint principe de la «stabilité» des pouvoirs en place a en effet agi comme un puissant frein à la démocratisation. En effet, aux yeux de beaucoup d’Africains, l’interventionnisme armé de la France incarne une nouvelle mission civilisatrice occidentale, rappelant à bien des égards la «pacification» de l’ère coloniale.
La perception négative qu’en ont les populations, en particulier les jeunes et les élites des pays concernés, leur impact sur l’image désormais dégradée de la France, nous obligent à poser la question de la validité et des modalités de notre dispositif militaire in situ.
Si nous sommes convaincus de la justesse de cette analyse, nous devrions alors tenir la ligne suivante:
– laisser la responsabilité exclusive de la négociation aux Africains
– ne donner de conseils qu’à leur demande, conseils qui ne portent que sur la recherche de solutions pacifiques négociées
– tenir nos forces armées déjà présentes, loin, très loin des opérations
– laisser aux Maliens la responsabilité de sortir leur pays des difficultés actuelles
La racine du mal étant la mal-gouvernance politique et le mal-développement économique, conseiller et aider l’installation de la démocratie en même temps que repenser et réformer profondément notre politique d’aide. C’est une urgence aujourd’hui.
Ensuite, n’est-il pas temps pour la France, de conduire une réflexion pour tenir enfin un discours de lucidité sur son passé en Afrique? Oui le Président de la République a raison : la colonisation, fille utérine de l’esclavage, et donc rien d’autre que la poursuite de l’esclavage sur place, oui, la colonisation est bel et bien un «crime contre l’humanité »!
Après le tournant raté du cinquantenaire des indépendances des pays d’Afrique subsaharienne, même l’anniversaire de l’indépendance algérienne ne nous a pas permis de rappeler que le statut des populations colonisées, les indigènes, en Afrique au Nord comme au Sud du Sahara, était totalement incompatible avec les valeurs et la devise de la République. L’appel aux travaux des historiens sur la période coloniale devrait mettre fin aux querelles de la mémoire. De même que les conclusions de la justice sur les causes du génocide rwandais permettront au gouvernement de reconnaître les erreurs du passé.
Enfin, suggérer aux Maliens une réorganisation territoriale par un profond mouvement de décentralisation d’un territoire beaucoup trop vaste ( près de 3 fois la France, près de 7.500 km de frontières) pour n’être gouverné que par un pouvoir central, faible de surcroît, basé à Bamako, à plus de 2.000 km de certains points du pays.
La France devrait donc encourager le pouvoir à initier le dialogue inter-Maliens pour faire du Mali un État fédéral: Touaregs au Nord, avec Tombouctou comme chef-lieu ; Peuls au Centre, avec Mopti comme chef-lieu; Bambaras et Dioulas au Sud avec Bamako comme chef-lieu. Le pouvoir central toujours sis à Bamako, ne prendrait en charge que le régalien: défense nationale, police nationale, enseignement supérieur, relations internationales…par exemple et délèguerait tout le reste aux pouvoirs régionaux.
Dans un monde qui change, l’Afrique change et la France est aussi sur le chemin du changement. Leurs relations doivent elles aussi changer. La jeunesse africaine porte en elle des aspirations à la liberté, à la justice, à l’égalité et au développement économique. Un printemps africain est en train de naître, la France doit être prête à favoriser son éclosion.

Ancien Secrétaire d’Etat sous François Mitterrand en charge de l’Intégration de 1991 à 1993, ex-Conseiller régional de la Bretagne de 1992 à 1997, et député socialiste du Finistère de 1997 à 2002, Martin Kofi Yamgnane est un observateur averti des sociétés française et africaine.

Rédaction

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